Rêverie ou délire confiné ?

English version : https://nathjy.travel.blog/2020/06/29/dreaming-or-confined-delirium/

Confinée depuis 32 jours aujourd’hui, complètement enfermée depuis maintenant 15 jours pour cause de Coronavirus, elle passe ses photos en revue et donne libre cours à son imagination. Est-ce la fièvre, est-ce l’atmosphère particulière de ce temps d’un entre deux, elle ne saurait le dire. Toujours est-il que dans ce temps si étrange, tout est permis et elle s’autorise une balade imaginaire.

Un jour, en un autre temps, un temps où il était facile et simple de franchir les frontières, ils étaient allés passer un séjour à Essaouira. Au cours de ce séjour, elle se rappelle avoir croisé un chanteur célèbre. Elle ne sait plus bien si c’est réel ou si c’est dans son imaginaire mais cela n’a aucune importance.

En parcourant leurs photos, ces photos qui lui permettent maintenant de s’échapper quotidiennement de son appartement, elle se pose quelques questions. Ces photos sont comme les fils de trame de leur histoire d’amour, de leur vie commune. Elle sait que ces instantanés quand elle les mets en scène, offrent un espace d’évasion à quelques amis confinés aux quatre coins du globe. Donc, c’est en feuilletant leurs albums qu’elle en arrive à s’interroger sur  les sources d’inspiration de ce célèbre chanteur…

Est-ce assis sur l’un des bancs qui tournent le dos à la mer, près du port, dans un recoin un peu plus calme de la place Orson Wells qu’il a écrit l’une de ces plus célèbres chansons ? Est-ce sur le banc sur lequel un homme s’est endormi sous le regard bienveillant d’un couple de mouettes ?

A-t-il été inspiré par le va et vient incessant des mouettes. Ces mouettes qui se posent parfois bien alignées le long du muret de la Skala du port et qui regardent les hommes en arborant leur fierté comme un étendard. Ou bien est-ce par celles qui virevoltent au-dessus des pêcheurs quand ils trient la pêche du jour devant la muraille de la Médina?

Celles dont le dessous du bec orangé, rappelle le pourtour de leurs yeux et qui se tiennent prêtes à bondir sur la nourriture que leur laissent les pêcheurs. De leur côté, les pêcheurs restent imperturbables et continuent leur travail, malgré la danse majestueuse et bruyante qui se déroule au-dessus de leur tête.

Est-ce après avoir vues les mouettes s’envoler à travers l’oculus de la Skala, offrant ainsi un ballet d’envols permanents devant les remparts de la ville fortifiée ?

Ou ne serait-ce pas plutôt en regardant une mouette isolée, posée sur l’échauguette ou sur le muret de la skala de la kasbah située à l’autre bout de la ville ?

En regardant les photos des surfeurs qui décollent sur les vagues bien au-dessus de la mer, ceux que l’on voit depuis la promenade qui longe la plage sur l’avenue Mohamed V , elle se demande si ce n’est pas cela qui aurait pu inspirer le chanteur pour sa célèbre composition.

A moins que l’inspiration ne lui soit venue à l’occasion d’une balade insolite sur les toits de la Mogador tant appréciée des poètes ?

Devant son album, elle l’imagine, sur la terrasse du Palais des remparts, ou sur celle des Matins Bleus, contemplant les toits à perte de vue ou encore sirotant un thé à la menthe depuis celle du Caravan Café. Que l’on se tourne vers la mer, vers les forêts d’arganiers, ou vers les bâtiments industriels, il y a des toits de tous les côtés. Des toits façonnés avec toutes sortes de matériaux, agencés par le génie humain pour grappiller quelques rayons de soleil supplémentaires quand l’ombre vient déposer sa fraîcheur dans les ruelles en contrebas. Depuis les toits, une harmonie se dégage du désordre. On découvre un enchevêtrement d’antennes paraboliques, de terrasses, de rambardes. Sur l’un d’eux, on aperçoit un alignement de plats à tajine de toutes les couleurs. Ils ont dû rendre leur office en d’autres temps. On les a conservés là pour l’éternité. Ici les objets portent la baraka, il ne faut rien jeter et le passé a encore de la valeur.

A-t-il lui aussi pris des photos de sa chérie d’un toit à l’autre, comme s’amusent à le faire la plupart des amants qui s’envolent au-dessus de la vieille ville ?

C’est peut-être bien ici, sur l’une de ces terrasses, que l’inspiration lui est venue. Il a dû se réjouir de trouver les mots justes pour exprimer ses pensées. Comme tous les amoureux des mots, il a sans doute un carnet dans l’une des poches de son jean élimé. Un carnet sur lequel, il s’empresse de capturer les idées avant qu’elles ne reprennent leur liberté et ne s’envolent ailleurs comme les fils dans le vent.

Est-il rentré serein, apaisé après l’une de ses balades, heureux d’avoir trouvé les paroles qui exprimeraient le mieux ses sentiments du moment et qui seraient fredonnées encore jusqu’à aujourd’hui ?

A-t-il aimé cette ville, comme ils l’ont aimée ? D’un amour différent mais aussi puissant que l’amour qui les unit.  A-t-il été frappé par les couleurs des vieilles pierres quand le soleil arase la mer ?  A-t-il été ému par le bleu des barques fraîchement repeintes ? Ce bleu qui contraste tant avec la blancheur des maisons hautes et que les hommes s’attèlent à entretenir années après années. A-t-il aimé cet entrelacs de barques et de bateaux de pêche dans le vieux port, si différent de la rigueur avec laquelle sont rangés les bateaux dans les ports de pêche modernes ? S’est-il demandé, comme la plupart des passants, comment les pêcheurs arrivaient ici à retrouver leur bateau et comment ils faisaient ensuite pour sortir du port. C’est peut-être à ce moment-là qu’il a pensé que pour s’en sortir il vaudrait mieux s’envoler ?

C’est sans doute dans un lieu semblable à celui-ci qu’il a dû ressentir les bouffées de bonheur qui donnent l’énergie d’écrire et de composer, ressentir le bonheur d’être à sa place en ce monde et la sensation de faire partie de l’humanité. Ici la vie se déroule paisible et tranquille, au rythme de la pêche avec ce qu’il faut de routine et d’exotisme.

S’est-il joint lui aussi aux familles et aux solitaires qui viennent écouter les artistes routards au coucher du soleil ?

A-t-il pris le temps de savourer un verre de vin depuis la terrasse du Taros qui s’illumine le soir de ces photophores en boule ornée d’étoiles ?  Ou a-t-il découvert la musique des Gnaouas, dans la chaleur écrasante de l’après-midi ?

Toujours est-il , Essaouira est une ville inspirante pour les nostalgiques. Ici les histoires humaines sont définitivement imprimées sur les murs de la vieille cité. C’est dans l’air, comme un quelque chose d’indéfinissable mais que l’on ressent dès que l’on passe le pas d’une porte. Un souffle, une atmosphère que rien ne pourra jamais détruire et que la modernité n’a pas pu altérer. Le passé a laissé sa trace à tous les coins de rue. Aucun effort n’est nécessaire pour se retrouver au XVIII ème siècle au côté de Théodore Cornut, architecte de renom qui a tracé les plans de la Médina ou aux côtés de Jimmy Hendrix dans les années 60.

Celui-ci a d’ailleurs son image qui se reflète pour l’éternité sur les vitres d’un bistrot à Diabat.

Ici tout porte à la rêverie, même les panneaux devant la Bab Sbaa qui indiquent la direction des rêves ou celle de la diversité. Non, non elle ne délire pas, elle l’a vue de ses yeux…

Par Nathalie

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Avatar de Amal Amal dit :

    Tellement beau (et j’aime bien la cadence suspense qui monte qui monte et doucement la descente) ça me donne envie de relire Tahar Benjelloun…

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