Changement de paradigme.

English version : https://nathjy.travel.blog/2020/07/19/paradigm-shift/

Nouvelle écrite en février 2020, dans le cadre d’un concours brillamment remporté par quelqu’un d’autre… « Dialogue final trop court » m’a-t-on répondu. Vous jugerez vous-même. Avec indulgence, car j’ai pas mal remanié le texte.

Premier lundi d’avril, 10 heures, le quartier est calme, je commence ma tournée des visites à domicile. Mes clients étant à peu près regroupés dans la même zone, je suis à pied. C’est un peu plus long qu’avec la voiture, mais comme ça, pas de difficultés de stationnement, et ce sera mon effort écologique de la semaine. Pour un mois d’avril, le temps est particulièrement clément : le ciel est vierge de nuage, le soleil brille, il ne fait pas chaud, ni froid non plus. Un temps vivifiant pourrait-on dire. Je me souviens, quand j’étais enfant, ma mère répétait « En avril ne te découvre pas d’un fil »… là je suis en chemise avec un Sweat ouvert, et je commence à avoir chaud. Cela fait 20 ans que le GIEC alerte : la météo se détraque. Plus possible d’en douter en voyant ce temps. Je ne sais pas s’il fait plus chaud ou plus froid, mais ce qui est sûr c’est que les saisons ne sont plus marquées comme avant. D’ailleurs, cet hiver a été sans neige.

Et puis surtout, cette marche printanière sera propice à la réflexion. J’avance à grands pas au milieu des arbres qui commencent à se charger de feuilles d’un vert tendre. Perdu dans les hautes branches et dans mes pensées enchevêtrées, mon regard est quand même attiré par une boite en carton, posée là sur un banc de l’avenue. Elle est remplie de livres et complétée d’un petit panneau : Servez-vous ! Un bon roman est toujours une aubaine. Alors voyons. Arsène Lupin, bof. Musso, déjà tout lu. 100 recettes faciles, re-bof. Tiens un petit livre rouge. Celui de Mao ? Non, plus ancien et un peu plus grand. « Le livre des possibles », Louise Armand, Bordeaux, 1830. Bof-bof, le titre est vraiment trop en contradiction avec mon état mental actuel, donc… je le prends.

Visites terminées, retour au bureau. Quelques transmissions sur l’ordinateur à propos d’un vieux client un peu sénile qui va bien… c’est-à-dire mal… mais pas trop… donc bien quand même. 13 heures, mon estomac me rappelle à l’ordre, il est temps de sortir ma lunch box et de déguster le délicieux repas indien préparé amoureusement la veille par ma douce. J’en profite pour commencer ce livre rouge. Il faut bien avouer qu’il m’a turlupiné tout au long de mes visites et qu’il m’intrigue de plus en plus. A la fin du déjeuner, trente pages de lues. 17h30, fin du boulot, direction métro en vue du dodo. A la sortie de la station de métro, soixante de plus. Et à 18h30, confortablement allongé sur le canapé, je le termine. En guise de conclusion, cette phrase : « C’est quand tout paraît impossible que tout devient possible, il suffit de refaire le chemin en sens inverse, en prenant des décisions différentes». De retour à Bordeaux après huit ans de bagne à Cayenne, ce n’était effectivement pas gagné pour Louise. Et pourtant, elle y est parvenue, et en beauté. Repartant de rien, elle a conquis fortune, famille, respectabilité et même les honneurs de la Nation. Bigre, c’est fort… mais je ne suis pas Louise, et il y a deux siècles entre nous. De plus je n’en suis quand même pas au point de mériter le bagne ! Je suis seulement un bon à rien en matière culinaire, incapable de prendre ma part pour les repas… faire la cuisine c’est pour moi le bagne, mais dans la tête. Bon d’accord, ça ressemble un peu à l’histoire de Louise, un tout petit peu. Et qu’a-t-elle fait face à ce sentiment destructeur et désespéré ? Voyons ça, c’est tout au début du livre… Oui. Il y a de l’idée… pourquoi pas.

19h30, elle ne devrait plus tarder à rentrer. Pas Louise, mais ma douce à moi. L’appartement est propre, car j’ai eu le temps pour un petit coup de ménage, et le repas est prêt. Ça, c’est la vraie nouveauté. J’ai fait comme Louise, je me suis lancé. Faire la cuisine, je suis toujours persuadé d’en être absolument incapable, et cependant, l’Aloo Gobhi est dans la sauteuse, au chaud, avec les épices comme indiqué dans la recette et absolument pas brûlé. C’est peut-être même mangeable. C’est un vrai changement de paradigme en ce qui me concerne : décider que je suis capable de suivre une recette, et me lancer. Fortiche la Louise.

La porte de l’appartement s’ouvre, et voici ma douce, tout sourire, qui entre.

-Ouf, quelle journée ! Je suis contente d’être rentrée ! Mais ça sent bon ici ! Tu as fait le repas ? Génial ! Tu t’es lancé dans une vraie recette, c’est une première, bravo !

-…

-En tout cas, c’est super, je suis contente. Tu n’as pas envie d’un petit câlin ?

-…

-Hé bien tu es muet ou quoi ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui t’as décidé à te lancer? Car moi, cela fait longtemps que je sais qu’il y a un grand cuisinier qui sommeille en toi !

-…

-Houhou, tu as perdu ta langue ? Alors, que s’est-il passé ?

-Un livre que j’ai lu.

-Ah, tu as fini par lire le Gounelle, il est bien, non ?

-Non, un autre.

-Ah, quel autre ?

-« Le livre des possibles », d’une certaine Louise, qui raconte un bout de sa vie, vers le début du 19ème siècle.

-Et ?

-Et ce n’était pas gagné pour elle, car elle revient alors de huit années de bagne à Cayenne. Elle rentre chez elle, à Bordeaux. En résumé, elle montre comment, en ayant changé le regard qu’elle porte sur elle-même, elle a pu se refaire une place, et une place prestigieuse de surcroît, dans la société de l’époque. Couturière à l’origine, elle est devenue créatrice de mode et directrice de maison de couture. Et en plus elle réussit à trouver l’amour de sa vie en la personne du juge qui l’a condamnée huit années auparavant.

-Waouh, il a l’air terrible ce livre ! Tu me donnes bien envie de le lire !

-Euh, moi pas trop…

-Ah, pourquoi ?

-En fait, la condamnation au bagne, c’est parce qu’elle a assassiné son premier mari, de rage, un mois après l’avoir épousé… elle le trouvait bon à rien, incapable de rien faire de ses dix doigts !

Par Jean-Yves

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Leycuras dit :

    Tu sais faire un aloo Gobi ?j’y wahou !

    Aimé par 1 personne

  2. Amal dit :

    Mdrrr comme d’hab,
    Ça donne envie de se donner « sa » chance pour tout !

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