Si vous ne l’avez pas encore lu, voici le lien vers l’épisode I : https://nathjy.travel.blog/2020/08/01/jeux-denfants-et-secrets-de-famille/

Amira, le regard qui porte au loin tout en veillant sur les jeux des enfants, écoute distraitement le récit d’Amélie. Elle se remémore alors un récit bien différent. Le récit d’une histoire d’amour qui, bien qu’elle n’ait pas duré très longtemps, a été très heureuse et très intense. Le récit d’une vie engagée qui l’inspire encore aujourd’hui, bien qu’elle soit devenue mère de famille.

C’était il y a bien longtemps, en 1710, pour être précise. Le bateau, qui transportait des esclaves entre l’Afrique et l’Amérique, était sans doute parti de St Nazaire et était sans doute passé devant le Môle d’Abri, sur lequel elle se trouve à cet instant. A bord de cet horrible bateau négrier se trouvait Modesty, sa grand-grand-tante. Toujours gaie, prête à tout pour les autres, Modesty n’en n’était pas moins une esclave d’Afrique.

Malgré son statut d’esclave, elle en imposait et réussissait toujours à se faire respecter. Jeune, vive, elle était une véritable force de la nature et était arrivée vivante et plutôt en forme de l’autre côté de l’océan, malgré une traversée assez difficile, au cours de laquelle elle avait vu périr nombre de ses amis. Débarquée à New York, peu de temps après la Révolte des Esclaves, ce soulèvement de 23 esclaves afro-américains, Modesty avait vite constaté que la tension était encore palpable dans la grande ville et avait senti que les blancs étaient très méfiants à l’égard des noirs.

De son voyage sur le bateau négrier, de la ville de New York, elle n’avait gardé aucun souvenir si ce n’est celui de ce débarquement à un moment bien particulier de l’Histoire des esclaves. Elle avait ainsi retenu une chose qu’elle n’oublierait jamais : il était possible de résister. Modesty avait été achetée par une famille de riches planteurs du Sud. Elle avait été mariée, puis avait eu des enfants. Mère puis grand-mère, elle n’avait jamais manqué une occasion de raconter à sa descendance, cette histoire qui l’avait poursuivie toute sa vie durant. Elle avait perpétué inlassablement la tradition orale qui consistait à raconter qu’un jour des esclaves s’étaient soulevés et l’histoire s’était enjolivée au fil des années. Est-ce cette histoire qui avait inspiré la vie d’Hariette, une de ses petites filles ? Est-ce sa force de caractère qui avait conduit cette petite-fille à avoir une vie bien différente de celle de la plupart de ses congénères ? Nul ne le sait et ne le saura jamais. C’est sans soute dans une sorte d’alchimie entre les deux que se trouve la vérité. Tout comme sa grand-mère Modesty, à qui elle ressemblait vraiment beaucoup, Hariette était belle. Chacun pouvait percevoir au premier regard qu’elle savait ce qu’elle voulait. Hariette était née alors que ses parents travaillaient en tant qu’esclaves dans une plantation.

Sa mère s’occupait de la cuisine tandis que son père travaillait dans les champs de coton. Hariette, dès sa plus jeune enfance, aidait sa mère en cuisine. Elle aimait particulièrement faire cuire les pancakes. Elle aimait, par-dessus tout, les regarder gonfler dans la petite poêle. Sa mère lui avait aussi enseigné l’art de s’évader tout en préparant le repas des maîtres. Couper les légumes, mélanger les épices, préparer les sauces, décorer les desserts, autant de gestes répétitifs qui permettaient de donner libre-cours à son imagination.

De sa grand-mère Modesty, elle avait aussi appris à ne pas courber l’échine, tout en ne provoquant pas le courroux des maîtres. Ne jamais être servile tout en restant serviable, c’était le maître mot de Modesty. Rester digne, inspirer le respect sans attiser la colère. Son père n’aimait pourtant pas voir sa fille tenter ainsi de se faire respecter et, il craignait qu’un jour la colère des maîtres ne s’abatte sur elle. Hariette était si belle, si tenace que cela renforçait sa beauté intérieure et créait autour d’elle comme un halo de protection.
A quatorze ans, elle fut séparée de ses parents, comme cela était souvent le cas dans les familles d’esclaves. Elle commença alors à se rebeller un peu plus souvent et fut régulièrement battue pour cela. Mais rien ne venait à bout de sa ténacité. Jeune femme, elle tomba follement amoureuse de John, un jeune homme libre. John, quant à lui était admiratif de cette belle et forte jeune femme, qui osait résister aux ordres inconvenants. Elle osait regarder les autres, droit dans les yeux sans jamais infléchir le regard. Et puis, surtout, elle cuisinait d’excellents pancakes bien voluptueux dont l’odeur s’échappait chaque matin de la petite cuisine en forme de véranda. John rêvait déjà de tenir Hariette dans ses bras et imaginait son corps tout aussi voluptueux que ses pancakes. En quelques mois, ils étaient mariés. John avait un sens de l’humour bien aiguisé et nos deux amoureux passaient beaucoup de temps à rire ensemble pour oublier la tragédie de la vie dans les plantations. Ils devisaient aussi très souvent sur la condition des esclaves et tout particulièrement sur celle des esclaves féminines. Un sujet sur lequel Hariette était intarissable. Leur passion amoureuse était restée vive après encore bien des années mais Hariette et John n’avaient jamais eu d’enfants. Après 20 années d’un amour passionné, John fut soudain frappé d’une maladie si grave qu’il décéda en quatre semaines. Quatre semaines durant lesquelles Hariette ne quitta jamais son chevet si ce n’est pour aller cuire des pancakes, qu’elle essayait de lui faire manger par petites bouchées. Elle ne pouvait détacher ses yeux de celui qui lui avait tant donné, de celui qui l’avait tant fait rire même quand tout autour portait à la dérision. Quatre semaines à son chevet, durant lesquelles elle s’était juré de consacrer sa vie future à la cause des femmes esclaves – elle n’avait pas d’enfant et était en train de perdre l’amour de sa vie -.
C’est ainsi que, quelques semaines à peine après la mort de John, elle commença une nouvelle vie. Si vous aviez été là, à cette époque, vous l’auriez sans nul doute vue traverser les Etats-Unis, à la tête d’un groupe de jeunes esclaves. Après les avoir aidés à s’enfuir – il faut dire qu’elle s’y connaissait en évasion car elle l’avait fait tant et tant de fois en étant jeune -, elle les avait conduits vers une terre de liberté appelée Canada. Ces transferts de personnes, elle les surnommait les « Modesty’s walk » en mémoire de sa grand-mère. Elle était vive et rusée comme un renard pour déjouer les pièges qu’elle ne manquait pas de rencontrer sur le chemin de la liberté. Elle connaissait les chemins et avait étudié les planques pour mener à bien ses expéditions. Par un mois de novembre particulièrement vigoureux, elle avait même réussi à faire gagner le Canada à deux de ses sœurs et trois de ses frères. Parmi cette petite expédition, se trouvait Kessie, la grand-mère d’Amira. Plus tard, Hariette devint une grande militante en faveur de l’Abolition de l’esclavage.

C’est avec une vive émotion qu’Amira se souvient de cette grand-tante, tout en méditant face au mémorial « A l’Abolition de l’esclavage » de St Nazaire. Le temps s’est rafraîchit, le soleil semble vouloir se coucher à l’horizon et les enfants commencent à être fatigués. Ils ont moins d’entrain à construire leurs châteaux imaginaires sur la plage et ils commencent à frissonner. Il est maintenant l’heure de rentrer pour chacune des deux familles. Les enfants se disent au revoir, les parents se saluent. Amira pense alors au voyage qu’elle va elle-même entreprendre demain à l’aube. Elle est heureuse d’avoir consacré cette dernière journée à sa fille.

Demain, elle débarquera sur l’Île de Lesbos. Amira est médecin et chaque année, elle consacre deux mois à coordonner des opérations, dans les hot-spots de la Méditerranée, pour le compte de Médecins sans frontière. Deux mois durant lesquels elle devra retrouver la ténacité de ses ancêtres, pour résister aux fonctionnaires sans cœur de l’EASO. L’EASO, cet organisme financé par l’Europe pour examiner sans bienveillance les demandes d’asile, en s’appuyant sur les directives européennes, qui consistent à protéger l’Europe de l’afflux de réfugiés, et ce même au détriment de leur vie. Leur vie qui, dans ces hot-spots créés par l’Europe, ne comptent pour rien. Leur vie qui n’émeut plus personne, leur vie qui peut bien périr en mer sans que cela ne génère aucun semblant de réaction. Amira sait déjà que comme chaque année, ce sera un véritable choc psychologique quand elle arrivera à Oliveraie I, II et III. Mais tout comme ses ancêtres, elle ne peut résister à cet instinct puissant qui la pousse à donner le maximum d’elle-même pour un monde plus juste, plus libre. Un monde dans lequel les valeurs de justice sociale et climatique prendraient enfin tout leur sens. Amira sait qu’elle est prête à partir, elle sait qu’elle trouvera au fond de son sac, quelques pancakes bien emballés, pour se réconforter.
Par Nathalie
Bon rappel sur l’inhumanité du capitalisme,
très utile encore et toujours
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