Un autre monde est possible

English version : https://nathjy.travel.blog/2020/06/23/another-world-is-possible/

Nouvelle écrite à Paris, le 14 février 2020

Lou, la cinquantaine, petite, cheveux courts toujours dans le vent, est assise en ce soir du 15 septembre 2019 à la terrasse du Comptoir, bar-brasserie situé à l’angle de la rue de la Tombe Issoire et de l’avenue René Coty. En attendant ses amis ainsi que Marc, son conjoint, elle se remémore, comment sa vie a changé au cours de ces derniers mois. En regardant dans le rétroviseur, elle se souvient précisément des différentes étapes qui l’ont conduite jusqu’à ce soir.

En janvier, il y avait eu ce fameux dimanche midi, au Certa, le restaurant-bar tenu par Aymeric Assié, dans lequel il règne une bonne ambiance. On y trouve une première salle sous forme de salon cosy, puis on traverse une deuxième partie dans laquelle il y a le bar, en face duquel on a installé une table haute pour une douzaine de convives. Au fond, une troisième salle, plus intime, avec banquettes et petites tables. Selon son habitude, Aymeric s’était appliqué à trouver pour Lou et Marc une table dans cette arrière-salle, lui qui les surnomme les « amoureux-marcheurs ». En effet, ils venaient déjeuner ou dîner au Certa, à l’occasion de chacune de leurs fabuleuses « traversées de Paris » au cours desquelles ils devisaient sur l’état du monde et sur le peu de moyens dont ils disposaient pour faire changer le cours des choses.

Partis bien après midi, ils avaient mis plus d’une heure à parcourir les huit kilomètres qui les séparaient de ce quartier proche de l’Opéra Garnier, et ils étaient arrivés alors que le resto-bar commençait à se vider, après avoir connu comme tous les dimanches une certaine effervescence autour du brunch proposé par le restaurateur et son équipe. Alors qu’ils venaient de passer leur commande, le regard de Lou fut attiré par une tâche rouge sur la banquette, de l’autre côté de la salle désormais pratiquement vide. Elle avait d’abord pensé à une écharpe oubliée en ce froid mois de janvier. A bien y regarder, il s’agissait plutôt d’un livre. En attendant « la salade bergère » et « le fish and chips », elle s’était levée pour aller chercher le livre et avait signalé l’oubli au serveur. Ce à quoi, il lui avait répondu que ce livre circulait parmi les clients depuis quelques mois déjà et que tous ceux qui l’avaient lu l’avaient apprécié, et le rapportaient à chaque fois afin d’en faire profiter d’autres clients. Elle avait alors décidé de l’emprunter à son tour. De retour à son appartement, elle avait immédiatement commencé la lecture et n’avait pas fermé l’œil de la nuit bien qu’elle ait un déplacement à Bordeaux le lendemain matin. Elle avait été captivée par l’audace de la jeune Louise, l’héroïne du livre, et n’avait pu poser le livre sur la table de chevet, qu’une fois terminé, se disant qu’elle pourrait bien s’octroyer une petite sieste dans le TGV le lendemain à l’aube.

Elle s’était donc levée à cinq heures quinze comme souvent lorsqu’elle partait en Province pour son travail. Pendant qu’elle prenait sa douche, Marc lui avait préparé un smoothie et un thermos de thé à emporter. Elle avait embrassé Marc et avait enfourché son vieux vélo ocre, traversé la place Denfert-Rochereau, emprunté la piste cyclable de la rue Froidevaux, longé le cimetière du Montparnasse pour déboucher sur l’avenue du Maine. A la gare, elle avait mis au moins cinq minutes pour trouver une place où stationner son vélo, les parisiens utilisant de plus en plus ce mode de déplacement. Elle s’était ensuite dirigée vers le quai n°4 pour le départ de son train, avait présenté le code-barres sur son téléphone portable afin de franchir les portes automatiques permettant désormais l’accès au quai. Une fois installée à sa place, elle avait dégusté son smoothie en pensant à Marc qui avait dû se recoucher et elle avait commencé à consulter ses emails. Par un de ces hasards du destin, elle avait reçu un mail d’une certaine Louise du mouvement Alternatiba, un mouvement écologiste qu’elle avait rejoint il y a quelques mois. Elle avait déjà participé à quelques actions et quelques « villages des alternatives » organisés par ce mouvement citoyen en faveur du climat. Le mail de Louise l’invitait à participer à une grande mobilisation prévue en février.

Elle trouvait le mode d’action non-violente d’Alternatiba plutôt pertinent et était tout à fait convaincue de l’intérêt de ce combat depuis qu’elle avait participé à la COP 21. Des experts scientifiques mondialement reconnus ne cessaient de tirer la sonnette d’alarme. Les membres du GIEC ne savaient plus comment faire passer le message. Les points de non-retour identifiés, il y a maintenant une dizaine d’années, étaient atteints (dégel du permafrost, déforestation en Amazonie, blanchiment des coraux…). Ces effets aussi appelés boucles de rétroaction positive provoquaient des réactions en chaîne qui pourraient un jour mener l’humanité à un point de basculement irréversible. Les scientifiques essayaient d’alerter sur la nécessité de mettre en place un programme de réduction des gaz à effet de serre pour éviter une catastrophe et personne ne semblait entendre leur cri d’alarme. S’associer au cri d’alarme de la génération climat semblait désormais incontournable à Lou, tout comme aux huit cents cinquante mille personnes qui avaient déjà participé à l’un ou l’autre événement organisé par ce mouvement.

Lou s’était formée aux actions de désobéissance civile, cela étant essentiel pour pouvoir participer. Elle avait ainsi suivi une session à Montreuil au cours de laquelle elle avait appris la cohésion de l’équipe, la maitrise, le lien avec son binôme. Elle avait aussi retenu qu’il ne fallait jamais s’isoler lors des actions et qu’il y avait toujours un rencard après l’action pour vérifier que chacun se portait bien. On lui avait conseillé d’apprendre par cœur le téléphone d’une ou deux personnes de confiance qui ne participaient pas à l’action. Ensuite, elle leur avait communiqué les coordonnées de la « légal-team » à contacter en cas de problème ou de garde-à-vue. Enfin, elle avait maintenant en mémoire, le numéro de téléphone d’un des avocats acquis à la cause climatique.

Au tout début, cela lui avait semblé quelque peu folklorique mais au fil des mois et des actions, elle avait senti monter la tension. Elle avait aussi discerné la dureté des regards des CRS et compris qu’ils n’avaient aucun état d’âme. Il valait mieux se préparer au pire même si l’on espérait le meilleur. Elle avait aussi bien apprécié la teneur des échanges qu’elle avait eu avec les autres militants en formation. Beaucoup de cohérence et de respect, c’était tellement bon dans ce monde de brutes. Elle avait aussi rencontré des jeunes, qui bien qu’ayant fait de hautes études, avaient décidé de tout lâcher, un temps donné au moins, pour se mettre au service de la cause climatique. Avec Marc, elle était déjà un peu en affinité avec ce milieu car ensemble ils avaient participé à plusieurs actions pour empêcher la construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes. Au cours de ces week-ends d’action, ils avaient rencontré des gens passionnants et avaient découvert qu’il était tout à fait possible de résister au « There is no alternative » régulièrement asséné par les politiques. En couple, ils avaient acquis la conviction que des alternatives, il en existait de multiples. L’exercice de la décroissance était même plutôt vecteur de bonheur, de richesses partagées contrairement à ce que la société mercantile essayait de faire croire à tout un chacun. A Notre Dame des Landes, ils avaient aussi découvert le « No-marché » où chacun proposait ses productions et où l’on pratiquait le troc ou tout du moins où l’on donnait en fonction de ses possibilités. Ils avaient aussi vu de leurs yeux qu’ensemble, unis, les militants pour le climat constituaient une force immense. D’ailleurs, en 2017, avec leur tandem, ils avaient rejoint une opération pour bloquer la quatre-voies entre Nantes et Rennes. A 7 heures le matin, sur le lieu de RDV, il n’y avait que cinq ou six personnes. A 11 heures, ils étaient des milliers et avaient ainsi bloqué la quatre-voies pendant une bonne partie de la journée. Le soir, ils s’étaient retrouvés à la Vacherie, un lieu mythique pour Notre Dame des Landes, et avaient participé à leur première assemblée citoyenne. Repas bio, vegan ou non, couscous, crêpes bretonnes, burgers végétariens ou non, il y en avait pour tous les goûts. L’ambiance était vraiment bon enfant. Chacun était invité à faire sa propre vaisselle et cela fonctionnait. En 2018, ils étaient revenus pour participer à « la marche des bâtons » et avaient pris l’engagement, tout comme des milliers de militants présents, qu’ils n’abandonneraient pas ces terres au béton. Ils appréciaient le côté sauvage de ce site classé en zone humide et en avaient appris long sur les espèces protégées qui vivaient là. Ils avaient aussi compris, en échangeant avec des pilotes de ligne, que l’ancien aéroport présentait toutes les qualités requises pour être opérant et avaient découvert ébahis que celui-ci avait été élu meilleur aéroport européen à deux reprises, peu de temps auparavant.

Ainsi, tout comme Louise, l’héroïne du livre des possibles, c’est en côtoyant des militants que Lou s’était forgée la conviction qu’un autre monde était vraiment possible. Comme elle l’avait lu dans le livre de Louise, une action en amène une autre jusqu’à la victoire finale. En effet, Louise avait participé, en son temps, à de petites luttes jusqu’à s’engager corps et âme durant les Trois Glorieuses, pour la liberté de la presse. De la violence, Louise en avait vu mais elle n’avait pas hésité à rejoindre les parisiens lors du soulèvement de l’été 1830. Elle avait même perdu certains de ses amis sur les barricades entre le 27 et 29 juillet 1830. Elle avait aussi perdu son travail et sa renommée mais pour elle, désormais, la fin justifiait les moyens. Le combat des parisiens avait provoqué la chute du roi Charles X.

Lou, quant à elle, avait répondu positivement au mail de Louise d’Alternatiba et avait donc participé à l’action de février, lors du sommet des pétroliers. Cela lui avait beaucoup plu même si elle reconnaissait qu’il avait fallu trouver la motivation les jours précédents l’action. Elle oscillait entre doute et excitation. Fière et heureuse de servir une cause en laquelle elle croyait mais aussi consciente des risques qu’elle prenait et qu’elle percevait dans les regards de Marc ou de ses collègues. Marc lui avait même dit qu’un jour il devrait aller la chercher au commissariat. L’action, lors du sommet des pétroliers s’organisait selon le mode opératoire habituel : s’inscrire sur le site internet, choisir le niveau de risque encouru, recevoir un sms de confirmation, le matin de l’action recevoir le sms pour informer du lieu de RDV. Ce matin-là, RDV était donné devant un restaurant avenue de la Grande Armée. Lou devait retrouver une des dix petites équipes d’environ une dizaine de personnes. Une fois qu’ils s’étaient retrouvés, les militants avaient constitué des binômes. Le binôme de Lou, Luis, était grand, très zen et sympathique. Bref, il était plutôt rassurant. Elle, de son côté, arborait son éternel sourire jovial. A 7 heures 30, nouveau sms, invitant la petite équipe à bloquer le rond-point de la Porte Maillot. Chacun avait enfilé son tee-shirt (Alternatiba, ANV COP21 ou encore celui des Amis de la Terre) et une petite chaîne humaine multicolore s’était mis en travers de la chaussée. La mission de l’équipe de Lou consistait à protéger d’autres militants qui organisaient un « dye-in » géant devant l’hôtel Hyatt où devait se tenir le sommet pétrolier. Klaxons, insultes, rires, vidéo, et arrivée des CRS. La méthode de l’action est simple, il s’agit de créer un effet de surprise, de produire un instant de trouble dans les consciences et de produire des images pour alerter les médias et le grand public. Dans les moments où cela chahute le plus fort, un sourire de son binôme, un geste, un encouragement et les convictions reprennent le dessus. Partager une paire de gants quand il fait froid, un thermos de thé ou un biscuit, autant de petits soutiens précieux pour tenir face aux CRS. Au terme du temps imparti, se replier rapidement et se retrouver dans une station de métro un peu plus loin pour faire le point et puis chacun peut vaquer à ses occupations. Lou pouvait alors reprendre le cours de la vie, le métro pour aller au boulot, en n’étant ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Fière d’avoir réussi et consciente que la prochaine fois, en face ils seraient encore un peu plus virulents.

Ses amis n’étant toujours pas arrivé au Comptoir, Lou continue de se remémorer les évènements qui ont fait basculer sa vie.

En avril, elle avait reçu une autre invitation pour rejoindre une action flash qui aurait lieu le jour du vote sur l’utilisation des pesticides à l’Assemblée Nationale. RDV 7 heures dans une allée du jardin des Tuileries. Par hasard, elle avait retrouvé Luis, son binôme, et ils avaient décidé de refaire équipe. Action flash de dix minutes maximum, il allait falloir courir et cela n’était pas son fort, contrairement à Luis. Se diriger vers l’Assemblée Nationale discrètement, sans se faire repérer. Barrer le pont pour la circulation, déployer une grande banderole, attendre l’arrivée prévue des médias et faire quelques photos avant l’arrivée des CRS. Repartir en courant, débriefer comme des touristes par petits groupes de cinq ou six personnes, reprendre le cours de la vie et arriver au travail vers 9 heures pour commencer une nouvelle journée.

En juin, le niveau de l’action était encore monté d’un cran. Lou avait participé avec ANVCOP21, Greenpeace et les Amis de la Terre à l’une des plus grandes actions de désobéissance citoyenne en France. Ce jour-là, avec environ deux mille activistes, ils avaient réussi à bloquer durant la journée complète, quatre tours du grand quartier des affaires de la Défense : La Tour EDF, la Tour total, la Tour Société Générale et le Ministère de la transition écologique et solidaire. Le mode opératoire était toujours le même : inscription sur le site internet et réception d’un sms pour le lieu de rendez-vous. La veille de l’action, ils s’étaient retrouvés pour définir les rôles de chacun : peacekeeper, médiactiviste, réalisateur de pochoir, distributeurs de tracts. En se quittant, il avait été convenu que chacun préserverait le secret de l’action jusqu’au lendemain afin de garder l’effet de surprise. A cet effet, chacun ne serait informé du lieu de l’action que le matin même. Lou avait eu un premier RDV vers 8 heures à côté de l’Arc de Triomphe puis les militants s’étaient rendus en petits groupes de trois jusqu’à la Défense en simulant d’être des employés du quartier d’affaire. Ils avaient ensuite empêché les employés des quatre tours de pénétrer sur leur lieu de travail : certains avaient apprécié d’avoir un vendredi de congés tandis que d’autres étaient furieux. Avec les autres militants, Lou avait dénoncé, tout au long de la journée, « la République des pollueurs ». Ensemble, ils avaient appelé à un éveil des consciences en vue d’un changement politique. Cette journée avait été une grande réussite, il y avait eu un concert de HK Saltimbanque et un autre de Kalune. Certains des salariés des tours, après avoir échangé avec les militants, les avaient finalement rejoints. Lou était rentrée le soir, épuisée, mais fort contente d’avoir pu mener l’action de bout en bout. Comme lors de chaque action chacun pouvait choisir le niveau de risque qu’il souhaitait prendre. En règle générale, Lou optait pour une prise de risque faible à moyenne. Exerçant dans la fonction publique, elle craignait surtout les peines de prison. Ce n’était pas l’emprisonnement en lui-même qui l’effrayait mais plutôt le risque de perdre son emploi. N’étant plus toute jeune, il ne lui serait pas si facile de retrouver un emploi ou de se reconvertir très rapidement.

A partir de juillet, il y avait eu cette dernière proposition pour participer à des actions cette fois un peu plus exposées. Elles visaient à dénoncer la double posture prise par le Président de la République, qui s’érigeait comme défenseur du climat sur la scène internationale, tout en ne prenant que des décisions contradictoires pour la France, malgré l’urgence climatique et sociale. Chacune des actions proposées par le mouvement climatique consistait à décrocher le portrait officiel du Président dans les mairies, pour lui signifier son manque d’engagement. Un portrait puis deux portraits puis dix portraits avaient déjà été décrochés. Lou recevait des relances, mais elle hésitait, tergiversait à cause des risques.  C’est en se remémorant la lecture du livre des possibles qu’elle avait finalement pris la décision de participer à cette ultime action. Il était fort probable que cela se termine en garde à vue et les peines encourues étaient cette fois beaucoup plus importantes. Un matin de juillet, ils étaient donc cinq militants, dont Lou, à pénétrer dans la Mairie du Quinzième arrondissement. Ils devaient participer à une réunion sur le compostage à Paris. Tout était bien organisé et lors de la pause méridienne, ils étaient ressortis avec le portrait du Président. Ils étaient fiers en descendant les marches de la mairie puis les CRS étaient arrivés : garde à vue de 24 heures avec interrogatoires interminables. Ensuite, il y avait eu des mois d’attente pour le procès finalement prévu le 15 septembre. Il avait fallu affronter les regards des collègues et celui de la famille. Lou était fière même si parfois il lui arrivait de douter d’elle-même. Elle n’était pas du tout certaine de l’issue du procès et craignait surtout pour son emploi. Elle restait sereine malgré tout, avec la conviction d’avoir fait quelque chose qui pourrait bien changer le cours de la vie de l’humanité. Et puis ce matin de septembre, le procès avait enfin commencé. Des centaines de personnes étaient venus aux abords du palais de justice pour soutenir les militants, cela lui avait fait chaud au cœur. Enfin, l’heure du verdict était arrivée : « Les décrocheurs sont relaxés, l’inaction climatique du gouvernement est reconnue. Les militants poursuivis pour vol en réunion suite au décrochage de portrait du Président sont relaxés au bénéfice de l’état de nécessité pour motif légitime ». C’est une grande victoire pour le mouvement climatique. Il s’agit là d’une décision historique.

Marc et les amis arrivent enfin au Comptoir. Lou peut maintenant fêter dignement cette victoire, et s’émouvoir en pensant à la victoire de Louise, quelques siècles plutôt, et sans laquelle elle n’aurait jamais eu le courage d’aller aussi loin.

Par Nathalie

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s